CAMILLE ET PAUL, LA MEME FOLIE

Fondation Européenne pour la Psychanalyse
Ambassade du mexique
Paris 2015

Tous les deux sont issus du même deuil impossible. Tous les deux ont eu cette mission insensée de remplacer l’enfant mort. Ils ont eu à porter cette impardonnable faute de n’avoir pas été celui qui n’était plus. Pour chacun la faute originelle se décline selon des modalités propres, exclusives même. En est exclu celui qui ne participe pas de la faute. Le péché originel est une affaire individuelle, dont la rédemption échappe aux textes sacrés. Pourtant elle était née sous les hospices de celle qui n’avait pas pêché. Elle était née un 8 décembre, jour de l’immaculée conception. Elle porte cependant cette faute impardonnable de ne pas être garçon. De ne pas être Charles-Louis, le frère mort il y a quinze mois, alors qu’il avait quinze jour, mort un 16 août, le lendemain de l’assomption de la vierge. Elle est née le jour de la fête de la Vierge quand il est mort le lendemain de son assomption. La mère, au désespoir qu’elle soit fille lui en voudra toujours. Elle recevra un nom asexué : Camille, laissant dans la langue une incertitude sur son inacceptable état féminin. Enfin arrivera le rédempteur. L’homme. Il aura Paul pour premier prénom et le frère mort s’inscrira en second. En miroir. De Charles-Louis, Paul aura pour second prénom : Louis-Charles. Paul était aussi le nom du frère de la mère. Laquelle insiste encore. Il faut que les vivants se charge du poids des morts.  Le frère de la mère, Paul, dont elle transmet le nom à son fils, s’est suicidé il y a deux ans. Paul Louis-Charles porte deux morts, Camille porte la faute d’être femme. Il faudra encore marquer duzsigne de la Vierge celui qui aura osé être homme. Peut être pour prendre un peu de la faute de Camille. Il aura pour troisième prénom Marie. Paul Louis-Charles Marie. Une troisième enfant est aussi venue dans la famille. Née entre Camille et Paul. Celle-ci eut droit à l’amour de la mère. Elle fut exemptée du péché originel. En signe de quoi elle eut le privilège de porter le nom de la mère : Louise. Elle fut préservée. Elle fut préservée et du génie et de la folie.

Camille façonne dans la glaise adama. Paul écrit. Dès l’âge de six ans Camille modèle la glaise, au même âge Paul écrit ses premiers poèmes. Au commencement était le verbe. Tous les deux recréateurs de l’enfant perdu ? Paul avec des mots, Camille avec de la terre. Louise joue du piano, mais ne perdurera pas. Seuls Camille et Paul persisteront dans les arts. L’art peut-il protéger de la folie ? L’artiste, a cet insoutenable privilège de percevoir quelque chose du réel.  Au-delà des représentations imaginaires qu’induisent les sens, en deçà du défilé des signifiants qui organise cet imaginaire dans l’ordre symbolique, l’artiste perçoit le réel brut de découpe. L’artiste dit, avec ses mots transfigurés dans son art, l’indicible du réel. Il n’est pas un esthète, il ne dit pas le beau, il dit le réel. Une remarque, hautement péjorative aux « beaux-arts » est de dire d’un tableau qu’il est très décoratif, indiquant que le peintre n’a rien saisi de l’essentiel de ce qu’il est tenu de dire. En cela l’artiste est tenu de dire ce qui lui échappe et à chaque œuvre il ne peut que constater que ce n’est pas ça et inlassablement il répète ce ratage. Lacan à Marguerite Duras : « vous ne savez pas ce que vous dites ». Le savent-ils Camille et Paul ? Que signifie ce qu’elle écrit à Rodin : « Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente. » Et pourquoi son frère se baptise-t-il : « absent professionnel » ? Le réel du frère mort insiste. L’éternel absent hante la glaise ou le manuscrit, aucune symbolisation ne lui donnera le repos. Leur art pouvait-il leur obtenir rédemption du péché originel ? Dire le réel, vivre dans la création artistique peut-il protéger de la folie. Chacun à sa manière, Ils y tomberont tous les deux. La conversion de Paul, agnostique convaincu, le 25 décembre 1886 devant le pilier de Notre Dame peut s’assimiler à une décompensation délirante. Paul écrit qu’en entendant les petits chanteurs de St Nicolas du Chardonneret : « Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant mon coeur fut touché et je crus. Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. » Jacques Audiberti disait d’Antonin Artaud, qu’il était entré en folie comme on entre en religion. Paul est entré en religion comme on tombe dans la folie. Mais Paul sera préservé des douleurs de Camille, sa folie (j’insiste sur cette appellation) restera sociale, jamais pointée comme telle, sinon lorsqu’un ministre des affaires étrangères annotera un de ses rapports du terme d’« aliéné ».  Pour un peu Il serait devenu mystique, Paul, avide de pureté et d’absolu. Vierge à trente-deux ans il se dit « absolument pur, sans plus de tentation qu’un enfant de cinq ans ». Tenté par la vie monacale : « On ne se fait pas moine à moitié ; qui se fait moine entre dans une voie de perfection dont la fin unique est l’union aux volontés de Dieu et dont la première condition est un renoncement à soi-même. » De toutes façons l’ordre monastique le refuse. Alors il part, il prend la mer. Il part le plus loin possible : la Chine, puis le brésil, les états unis, d’autres pays encore. Camille sera enfermée dans une petite chambre à la clinique de Montdevergues, lui sera dispersé sur la terre entière. Paul tombe en un instant dans la folie, pour Camille se sera plus long. Quelques années. On glosera longtemps sur les causes : la rupture avec Rodin en 1893, la douleur chronique du manque d’argent, peut-être l’avortement de l’enfant qu’elle aurait eu de Rodin la même année. Comme si l’enfant mort insistait encore. Certainement ces facteurs sont très anxiogènes, insuffisant à mon sens pour entrer en folie.

Une statue peut être en sera l’illustration : « L’âge Mûr, ou les chemins de la vie. » En 1894, Camille a trente ans et est au sommet de son art.  L’œuvre représente un groupe de trois personnes : un vieil homme s’avance enlacé par une vielle femme, une jeune fille suppliante est agenouillée derrière lui. Beaucoup y ont lu Rodin ne pouvant se séparer de sa vieille maitresse et abandonnant Camille. Peut être. Une autre lecture pourrait être imaginable. Il est facile de se représenter la femme enlaçant le vieil homme comme une allégorie de la mort. Ne serait-ce que dans une lecture simple du vieil homme allant vers la mort et que tente vainement de retenir la jeunesse. Mais peut-être aussi, l’enfant implorant la vie. Comme si la statue figurant une jeune fille vivante avec un couple d’adulte près de la mort, dans un retournement dans le contraire, pouvait signifier un garçon mort et des adultes coupables d’être vivants. Camille à son insu, avec la pièce maitresse de son œuvre, aurait-elle représenté son péché originel, avant de s’éloigner dans la folie ? C’est à ce moment qu’elle est chassée du jardin d’Eden. Internée à la demande d’un tiers, après un court séjour à Ville-Evrard elle passera trente ans à la clinique de Montdevergues. Bannie des vivants. En trente ans son frère vient la voir quatorze fois, sa mère aucune. Sa mère qui interdit qu’elle reçoive ou envoie des lettres à d’autres personnes qu’aux membres de sa famille. Camille arrête de sculpter. Aucune œuvre durant sa détention, c’est le terme qu’on est en droit d’employer lorsque qu’elle est maintenue à Montdevergues alors que le corps médical déclare son état mental satisfaisant. Après « L’âge mûr » elle détruit systématiquement toues ses créations. Peut-être l’âge mûr disait-il la faute inexpiable. Peut-être ce réel indicible avait là pu être exprimé. Alors le reste de ses créations n’avait plus lieu d’être.

Paul savait-il ce qu’il disait avec l’Annonce faite à Marie ? Annonce à celle qui est née sous les hospices de la vierge ? Annonce qu’elle sera pestiférée ? A-t-il atteint ce réel en écrivant cette pièce ? Mais lui a continué à écrire.