ILLUSION PERDUE

Colloque Espace Analytique
2015

Croit-elle encore au prince charmant ? Ce serait politiquement incorrect pour la mouvance féministe, mais … Même sans y croire, comment désirer un truc pareil ? Un homme beau, mais d’une beauté sans aspérité, plutôt bellâtre. Noble puisque prince, cliché du noble qui épouse la roturière, du grand chirurgien qui épouse l’infirmière. Riche, assurément riche, le prince de Monaco qui épouse Grace Kelly. A cet égard il est assez spirituel de considérer Gadelmaleh qui rencontre, lui, la princesse charmante (en fait le prince charmant n’est pas sexué, on le verra). Après Grace Kelly, on peut comprendre que c’est la fonction de la principauté de Monaco que de fournir des princes charmants. Qu’est-ce c’est un prince charmant ? Ils s’y sont mis à deux : Perreau et les frères Grimm, pour en parler. Il tire la Belle au bois dormant de son repli (forêt de ronces à vaincre, et sommeil centenaire), il délivre Peau d’âne de la menace dinceste que son père fait peser sur elle, il soustrait Blanche-Neige et Cendrillon à la tyrannie de leurs marâtres.

On peut voir le prince charmant comme une représentation naïve d’un absolu de l’idéal masculin rêvé par la femme. Il est orné de tout ce que peut espérer une femme. A une exception près probablement. Et bien sûr à l’exception de l’essentiel. Il est sensé éveiller la belle (forcément belle) à l’amour, à l’âge adulte, à la sexualité. Le prince charmant du conte de Perreau éveille la belle alors que depuis cent ans elle reposait dans un profond sommeil. Dans une passivité absolue, elle est dans l’attente, carrément dans le sommeil. Reste à savoir si le dit charmant prince est bien au fait des attentes de la belle. D’ailleurs sait-elle, elle-même ce qu’elle attend ?

Une patiente me raconte un jour, que le dimanche précédent elle avait amené sa fille, âgée de cinq ans au théâtre de marionnettes du Luxembourg. On donnait La Belle et la Bête. A la fin du spectacle la petite fille s’effondre en larmes et reste inconsolable. Le marionnettiste lui-même essaie de la rassurer, il lui explique : « tu vois la vilaine bête est morte, maintenant c’est le joli prince qui va épouser la jeune fille ». L’enfant de répondre, furieuse « Non ! Il est moche le prince charmant ! Il est nul ! La bête, elle était belle, elle était forte, je ne voulais pas qu’elle meure ». On peut effectivement se demander ce que gagne Belle avec le bellâtre qui lui arrive. Et si on se remémore le film de Cocteau, Il paraît clair que Jean Marais en bête, est autrement plus attrayant qu’après sa métamorphose. Finalement La transformation de la Bête en prince est une représentation de la castration. Il est significatif que ce soit une enfant qui perçoive cela. Mais à cet égard le conte de fée devient une histoire d’épouvante. Pourquoi les histoires de Grimm ou Perrault, mettent-elles en scène des transformations, des métamorphoses (voir Ovide), la bête, le crapaud, transformés en prince charmant. Comme si quelque chose de la sublimation semblait indispensable. Le phallus horribilis doit être transformé en pénis impuissant. Il est sûr que personne n’y gagne. Surtout pas la belle.

Stupide dans l’arène, Escamillo, parade dans l’habit sensé faire croire qu’il le possède, alors même que devant lui, s’érige le phallus, en tonnes de chair et d’os. L’excès de l’éclat de ses parures, signant le vide qu’elles recouvrent, Escamillo, brille de tous ses feux, pour opérer une castration, et pour le coup, pas symbolique du tout. Il se doit de séduire la bête. Il l’attire de sa muleta rouge, Il se fait féminin pour hypertrophier ce qu’il a de masculin. Il se doit d’engendrer une érection paroxystique avant de trancher dans le vif. Il s’offre à la bête, pour l’esquiver au dernier moment. Allumeur s’il en est. La bête le frôle déchaînant des torrents de jouissance dans son corps, et de frustration chez les milliers de spectateurs, frustrés qu’il n’est pas été encorné. Pour être plus clair, si besoin en est, frustré qu’il n’ait pas été enculé. Ici le phallus érigé est synonyme de mort. Où il disparaît par la castration de l’estocade, où il joue son rôle en envoyant en l’air, dans le soleil de l’arène, l’escroc qui prétendait le posséder. Alors, la belle pourra s’emmouracher d’Escamillo, mais celui-ci ne pourra finalement lui offrir que la queue et les oreilles. L’essentiel sera resté dans l’arène. Escamillo revêt les apanages du prince charmant, il se fait miroir du désir, mais il est clairement repérable, qu’il ne porte pas ce qu’il promet. Ce qu’il promet est devant lui, battant l’arène de ses sabots. C’est en cela qu’il se fait charmeur, il est la personnification de l’absence. Vous n’avez rien à craindre Madame, je ne l’ai pas, mais je vous le montre. Dur, fort, érigé, là devant moi. Le jeu dans l’arène est de le frôler, de le masquer de la muléta, de s’offrir à lui et de s’esquiver. Carmen choisira Escamillo plutôt que Don José, ce dernier le lui fera payer en la mettant à mort. Dans un transfert étrange, c’est elle qui incarne ce truc que personne ne possède. C’est elle qui charge, dans la poussière de Séville, dans la fumée des cigares, celui qu’elle somme d’oser l’aimer alors que lui n’a qu’un seul amour dans sa vie. Pas Michaela bien sûr, mais sa mère. Don José n’aime que sa mère. Carmen de Bizet, organise une valse de confusions extraordinaire. Carmen est à la fois taureau et toréador, Escamillo un moment prince charmant (pas longtemps) Don José porteur de ce qu’il n’a évidemment pas, que personne n’a supposé qu’il puisse le porter mais dont il est sommé d’en rendre compte et qui dans son infini dépit portera le coup castrateur. Il devait porter le leurre, il s’est laissé leurrer par lui.

Don Giovanni, laisse Leporello présenter le leurre à donna Elvire, « ma in Spagna son ja mile e tre ». Avec don Juan, le phallus est extériorisé, La réputation du play-boy travaille pour lui. Le valet fait l’éloge du maître et construit le mythe pour lui. Leporello, Sganarelle, proclament haut et fort à la gente féminine : « il l’a ! » voire même « il l’est ». « L’habit ne fait pas le moine, l’habit, c’est le moine », nous disait Lacan, alors lorsque Sganarelle, poursuivi par ceux qui veulent faire un mauvais sort à son maître, pour s’échapper, endosse un habit de médecin. Il se fait alors aborder par un malade, souhaitant une consultation, don Juan lui dit « tu lui as dit que tu n’y connaissais rien », le valet de répondre « pas du tout Monsieur, par respect pour l’habit que je porte, je lui ai fais une ordonnance ». Don Juan, alors, le félicite de cette initiative. Il n’y a de sensible que dans le leurre.  Si du phallus il y a, ce n’est que sous cette forme qu’il peut se révéler. Don Giovanni est peut-être la non dupe, (dans la mesure ou le jeu de mot, les non-dupes errent peut s’entendre comme : celui à qui on ne la fait pas se fourre le doigt dans l’œil), dans sa prétention à posséder toutes les femmes, il sait qu’il ne l’est pas et qu’il ne l’a pas. Point ne lui est besoin d’endosser quelque habit pour cela, publicité lui est faite par son valet qui le place en position de ce qu’il sait ne pas être. Là où il se goure et d’où il ne revient pas de sa surprise, c’est de constater qu’il y a malgré tout du phallus quelque part et même qu’il se cogne contre lui. Il rencontre le phallus, érigé, dur comme il se doit comme de la pierre, sous la forme de la statue du commandeur. Le phallus est incarné (empierré) par le père mort. Si donna Anna, dans la problématique oedipienne en aura rêvé, de ce qu’elle croyait pouvoir attendre de son père, c’est en l’emportant dans la tombe, alors qu’il semble définitivement perdu, que le phallus jouera son rôle de miroir aux alouettes. Alors qu’elle aurait tranquillement pu rêver au prince charmant (lui parfaitement asexué) elle aura désiré ce que don Giovanni ne portait pas et qui l’aura emporté dans un ailleurs. Le drame, peut-être, de donna Anna, est que don Juan ne s’est pas laissé leurrer. il savait qu’il ne portait rien. Les « mile e tre » qu’il aurait possédées, au dire de son valet, ne représentent que le fantasme de la femme de l’homme inaccessible à la détumescence. Don Giovanni refuse le leurre, ce qui est bien dommage. Aussi bien pour lui que pour donna Elvire, donna Anna et les autres. Faute de miroir aux alouettes, rien ne peut fonctionner. A cet égard, Lacan nous dit fort justement : « Vous savez, une vessie, à condition de mettre une chandelle dedans, ça fait une excellente lanterne ». Si ce qui doit faire le masculin n’est qu’un leurre grossier, d’accepter ce leurre, en oubliant que s’en est un peu lui permettre à lui, d’approcher celle qui, paraît-il n’existe pas, et celle-là, dans une indulgence amusée, pourra lui laisser croire, et rire intérieurement de le voir se rengorger de cette assurance virile, mais à ne pas jouer ce jeu elle risquerait fort de pas mal être déçue.

Il y eu, il y a quelques années, une émission de télé réalité particulièrement perverse, comme elles savent l’être, où un homme réputé extrêmement riche, sans doute pas prince mais en ayant toutes les apparences, était mis en relation avec une vingtaine de créatures, rivalisant toutes évidemment d’une plastique à provoquer un infarctus au loup de Tex Avery. Le héros, se devant d’incarner l’image du prince charmant, les invitait dans des palaces, conduisait une magnifique voiture de sport etc. et cherchait celle avec qui il ferait sa vie. Le but du jeu étant que la gagnante serait celle pour qui il serait déterminé qu’elle ne l’aimait pas pour sa richesse mais pour … On ne saura jamais quoi. Il était révélé à la gagnante à la fin de la série, que l’homme qui l’avait séduite ne possédait pas un kopeck, après cette révélation l’aimait-elle toujours. Le gag imprévu de l’émission fut que le personnage masculin sélectionné avait caché aux personnels du casting qu’il était un repris de justice. Il y a quand même des limites à ne pas être prince charmant. On ne sait s’ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Souvenons-nous de la dernière histoire que nous a raconté Lacan : Le bal de l’opéra. Bal masqué. Ils se retrouvent seuls. Elle enlève son masque. Horreur ce n’était pas elle ! Il enlève son masque à son tour. Ce n’était pas lui non plus.

Ne pourrait-on dire qu’elle, éperdument elle cherche le prince charmant, et que lui, il a fort intérêt à ressembler à tout sauf à ça.

Un jour mon prince viendra. Cette affirmation sonne clairement comme un déni. Presque comme un cri de douleur, une exhortation à ce qu’il vienne, là où elle sait qu’il n’y a rien à attendre.  Le prince charmant et Godo, même combat.

Alors, si l’on ne cesse de dire que la femme est dans l’attente du prince charmant, voire au minimum recherche ce prince charmant, à ma connaissance aucun homme ne cherche à s’y identifier. Le prince charmant est uniquement un rêve, je ne dirai pas un fantasme, féminin. Ainsi l’homme et la femme se trouve dans ce quiproquo : elle attend un personnage mythique auquel aucun homme ne souhaite ressembler, en sachant que de toutes façons, ce n’est surtout pas lui qu’elle désire. Où est l’erreur ?

Et pourtant il m’est souvent arrivé d’en écouter des belles qui attendaient le prince charmant. Qui se désespéraient dans cette attente. Qui me répétaient en boucle qu’elles se savaient condamnées à rester dans la solitude, qu’elles finiraient leurs jours seules. Jusqu’à ce que dans l’analyse quelque chose se transforme en ce qui concerne l’objet. Que d’un objet de rêve, je ne sais trop comment le nommer, ce n’est pas petit (a), que donc cet objet devienne objet du désir ou du fantasme. Ce n’est pas pareil. Lacan nous a fort compliqué les choses en écrivant (a) comme objet du désir, comme objet de la pulsion, et l’inscrit dans le fantasme dans sa formule S ^a. Ce sont des items forts différents. Donc l’analyse a pu faire qu’un objet dépourvu de sa nature onirique apparaisse. C’est d’avoir perdu ses illusions que la belle, qui du coup ne l’est plus forcément, va pouvoir rencontrer l’Autre. L’illusion du masculin, représenté dans les atours du prince charmant, prive celle qui le recherche de ce qu’il ne possède pas. Renonçant à cette figure, elle aura une chance de rencontrer l’autre, bien qu’il n’en soit pas pourvu davantage, de ce qu’elle recherche.

Il n’est pas sans risque de jouer avec (a) objet du fantasme, objet de la métamorphose de l’objet de rêve, et le passage de l’objet du fantasme à l’objet du désir toujours (a) peut engendrer des catastrophes nucléaires.  XYZ me voit depuis plusieurs années déjà. Son attente du prince charmant l’a laissé dans la douleur d’une solitude insupportable. Ses séances répètent en boucle cette douleur. Elle maudit l’inefficacité de la psychanalyse, et je suis sommé de rendre des comptes pour ses tourments paroxystiques. Savez-vous Monsieur qu’après chaque séance je vais encore plus mal. Puis un jour, absolument ébahie, elle apprend qu’un homme (bon, marié et père de famille) souffre d’un amour inavoué à son égard depuis plusieurs années. Commence alors entre eux une relation fantasmatique. Fantasmatique parce que le personnage, qui habituellement habite en Angleterre, est en poste, je ne sais plus pour quelle mission en Afghanistan perdu dans des montagnes. Madame XYZ, elle, se partage entre Paris et Bruxelles. Ils communiquent donc par Skype, ceci plusieurs heures par jour. Cette relation va durer près de deux ans. Un jour Monsieur ABC a une permission d’une semaine, et va rencontrer Madame XYZ à Bruxelles. La relation fantasmatique va passer à la réalité. Le couple peut enfin faire l’amour, non plus uniquement sur la toile, mais dans la réalité du tissu de la couette. Leur relation est paraît-il tout-a-Fait satisfaisante, sauf qu’au milieu de la nuit, Monsieur ne se sentant pas bien va a la salle de bain et là vomi, je cite, des litres de sang. Madame XYZ appelle de justesse le SAMU belge, diagnostique d’ulcère perforant, pronostic vital engagé.  De passer du fantasme à la réalité, ça a carrément failli lui coûter la vie à cet homme-là. Cet épisode mis un point d’arrêt à la relation de nos deux personnages. Au demeurant, quelques semaines plus tard un autre homme révéla à XYZ un amour non-dit de plusieurs années. Depuis ils vivent ensemble et ont un enfant.

L’image du prince charmant représente l’émasculé, représentation en rêve du masculin inoffensif, de celui qui puisqu’il n’a pas le phallus, et qui à la place donne tout le reste, la richesse, la beauté, la noblesse et produit des enfants par immaculée conception. Avec lui elle reste vierge, disponible pour celui qui dans l’Œdipe lui est interdit. En fait c’est à ce truc là qu’elle doit renoncer.

Une dernière histoire pour terminer. Depuis trois ans je reçois Madame KLM. Madame KLM est no-sex. C’est assez rare mais on commence à en parler. C’est une très belle femme de trente-cinq ans, elle n’a jamais connu le moindre désir pour un homme, pour une femme, ou pour l’onanisme. Il lui est arrivé une fois d’avoir une relation sexuelle avec un homme pour savoir ce que ça faisait. À elle, rien. Pas de dégout, mais pas de plaisir, le plus grand inintérêt. Les films ou romans érotiques n’éveillent en elle que la plus grande incompréhension. Or Madame KLM, rêve du prince charmant. Elle rêve de connaître une grande histoire d’amour avec un homme beau intelligent sensible, et aucune connotation sexuelle n’est présente dans ses rêveries. Alors, il faut savoir : Madame KLM est venue me voir pour des crises de déréalisation. Il lui arrive parfois de vivre, avec beaucoup d’effroi, que le monde qui l’entoure n’existe pas.

Je désigne le prince charmant comme l’illusion du masculin. Comme le leurre de l’objet attendu. Ainsi pour qu’une rencontre puisse survenir, il est nécessaire de renoncer à ce après quoi elle (ou il c’est pareil) coure. Le passage du rêve d’une illusion à l’objet d’un fantasme le permettra. Cependant ce passage peut se révéler bien périlleux.