LA PIANISTE : Concept de perversion aujourd’hui

Colloque Fédération Européenne pour la Psychanalyse
Londres 2015

Si le concept de perversion ne peut plus être entendu tel que l’exposait Kraft Ebing en 1886 et tel que le reprenait Freud dans le premier des trois essais de la théorie du sexuel, la référence à une déviation sexuelle, bien que largement dénoncée aujourd’hui, tant par le grand public que par la psychanalyse, insiste encore dans bien des esprits. Sans doute, l’homosexualité, ainsi que différents jeux sexuels sont écartés de cette dénomination, mais perversion reste le nom de quelque chose qui dysfonctionne du côté d’une normalité sexuelle. A cet égard aborder la perversion en termes de normalité, et de déviation par rapport à cette normalité expose à bien des difficultés. A relire Kraft Ebing, toute relation sexuelle qui n’a pas la reproduction génitale pour but est perverse. Au XIXe siècle toutes les déviations sexuelles étaient dites immorales. Bientôt la moralité fait place à la santé.  Le pervers est-il un être immoral ou un malade ? Alors le juridique en appelle au discours médical pour que ce dernier se prononce sur la responsabilité du sujet dit pervers. S’agit-il de perversité morale, en regard avec la moralité victorienne, ou de perversion pathologique. Le psychiatre est convoqué pour dire ce qui est normal et ce qui est pathologique.  Ainsi si le pervers est un malade, alors il doit être soigné. C’est seulement avec Freud que l’on arrive à une question de structure. Parmi les différentes approches du concept, le texte de Freud de 1927 sur le fétichisme, et sa reprise par Lacan dans le séminaire la relation d’objet, me semble le matériel principal qui peut rendre compte aujourd’hui de la perversion. Le fétiche, tel que le définissait Freud, est l’objet venant en lieu et place du pénis qui manque à la mère. Lacan nous dit que le fétiche représente le phallus en tant qu’absent. L’angoisse de castration, engendré par ce constat de l’absence de pénis de la mère, laquelle en a donc sans doute été amputé, serait soulagée par ce déni : elle n’a pas le phallus, mais elle l’a quand même. Le pervers serait celui qui demeurerait dans ce déni Verleugnug. Le pervers aurait peut-être fait un pas de plus. Là où le pervers serait repéré comme celui qui ne renonce pas à la croyance en l’existence du pseudo phallus de la mère, je proposerai que l’on considère la notion de savoir. Au départ, l’épreuve de réalité fait que l’enfant est confronté à ce qu’il voit, et à ce qu’il acquiert ainsi comme savoir. L’enfant acquiert comme savoir qu’il existe un monde de la jouissance dont il est exclu et que c’est par le père que la mère y a accès. C’est ce nouveau savoir qui sera le matériau de tout fantasme de castration. Le pervers serait dans la recherche éperdue d’un objet de substitution, le fétiche. Objet donc qui lui aurait permis de masquer cette castration. Il me semble, comme je viens de le dire, que l’on pourrait faire un pas de plus. Cet objet, dit fétiche, le pervers en sait très bien l’inconsistance. Il sait que ce n’est pas le phallus de la mère mais il arrive à se débrouiller avec. Lacan parle du fétiche comme phallus symbolique, et à cet égard je trouve cette formulation un peu triviale dans la bouche de Lacan. En tous cas le fétichiste a accès au symbolique. Sinon il serait du côté de la psychose. Le fétiche donc, la bottine du Journal d’une femme de chambre, le dessous féminin, ou tout objet élevé à cette fonction de fétiche, est devenu le représentant du phallus en tant que manquant et il permet, à ce pervers, d’arriver à la jouissance. Là où le pervers exulte, là où il est mort de rire, c’est qu’il arrive à faire croire qu’il y croit. Le déni de la castration maternelle fonctionne, pour le pervers comme une mascarade. J’imagine le pervers doté de ce savoir. La mère n’a pas de pénis, chacun en prend acte, s’origine alors l’angoisse de castration. Le déni de ce constat doit calmer cette angoisse. Verleungnug, elle l’a sans l’avoir. La mascarade est de mettre un masque qui cache ce manque. Le pervers sait que c’est un masque. Et ce masque est fort utile car en même temps qu’il lui permet d’accéder à une jouissance, il lui permet aussi cette généralisation : la mère n’a pas le phallus et d’ailleurs, finalement personne ne l’a. Sans doute certains sont pourvus d’un pénis, mais la fonction phallique, elle, échappe à tout le monde. Sauf à lui. Ce savoir, dont il ne peut douter – ce qui le rapproche du paranoïaque – donne au pervers un pouvoir sur le névrosé classique.  Pierra Aulagnier : La position la plus pure du sujet pervers est justement cette revendication qui fait de son agir la conséquence d’un choix qui se dit justifié et valorisé par un savoir sur la vérité de ce qui est le bien comme de ce qui est le mal dans leur articulation fondamentale au registre du désir. Ainsi les premiers pervers seraient ceux qui auraient mangé du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal dans la Genèse.

Le film de Michael Haneke La pianiste tiré du roman de Elfriede Jelinek (prix Nobel de littérature en 2004), met en scène la relation particulièrement violente de deux personnages, interprétés par Isabelle Huppert et Benoit Magimel. Il me semble que Haneke, sinon Elfriede Jelinek,  à dû se renseigner sur les caractéristiques du pervers, tel que peut les décrire le psychiatre, et cherche à les faire endosser par le personnage d’Erika Kohut interprété par I. Huppert, professeure de piano dans le prestigieux conservatoire de musique de Vienne. De fait, Erika Kohut présente un certain nombre de déviations sexuelles manifestement forts pathologiques. Un voyeurisme assez glauque : on la voit embusquée la nuit dans un drive in pour observer les couples qui se cachent dans les voitures pour faire l’amour. A la vue de ce spectacle elle urine par terre. Elle doit s’enfuir en courant, surprise par un homme en pleine action avec sa partenaire. Plus tard elle regarde un film pornographique dans une cabine dans un sex-shop. Elle sent un kleenex souillé, jeté dans une poubelle et se l’applique sur la figure. Elle habite avec sa mère un appartement comportant plusieurs pièces, mais dort dans le même lit que sa mère. La relation qu’elle entretient avec elle est quasi incestueuse. Elle procède à des attouchements sur sa mère qui s’en défend, dans le style : « arrête de m’embêter », mais ne change pas de lit. Elle vit tranquillement (si on peut dire) cette je dirai psychose, jusqu’à l’arrivée de Walter Klemmer (Benoît Magimel). Walter Klemmer est un jeune pianiste extrêmement talentueux. Il passe une audition devant tous les professeurs de ce conservatoire pour y être admis dans une master class. Tous sont subjugués par sa virtuosité. Il est bien évidemment admis. Seule Erika Kohut émet de sérieuses réserves à son admission, elles ne seront pas retenues. Or c’est justement Erika Kohut que Walter Klemmer demande comme professeur.

On peut dire qu’E. Kohut n’est pas séparée de sa mère, elle fait corps avec elle. La mère ne lui laisse aucune liberté, Erika a la quarantaine passée mais doit être chez elle dès ses cours terminés, la mère téléphone régulièrement lorsqu’elle doit répéter un concert chez des amis. Le livre de Elfriede Jelinek développe plus longuement encore qu’Haneke les rapports d’Erika avec sa mère et même avec la mère de la mère. Erika a été totalement isolée du monde par les deux femmes. Le moindre de ses désirs devait exclusivement leur appartenir, et plus précisément elle devait n’en avoir aucun. Le seul narcissisme qui lui est autorisé, imposé même, est d’être une virtuose du piano. Or c’est précisément là qu’elle échoue. Elle rate un grand concours, et ne parvient pas à faire une carrière de concertiste. Seule une place de professeur, dans un grand conservatoire certes ce qui lui reconnaît un certain talent, sera ce qu’elle arrivera à obtenir. Klemmer, le jeune pianiste, possède un pouvoir sur son professeur. C’est malgré son jeune âge un grand virtuose. C’est lui qui possèderait le phallus qui manque à la mère, et que la mère, celle d’Erika voulait, pour sa fille.

Walter Klemmer s’éprend, de Erika Kohut. On ne sait vraiment pas pourquoi Elle n’a rien pour plaire. Si elle n’est pas laide elle n’est pas franchement belle, elle est rigide à l’extrême, méprisante envers ses élèves, voire ouvertement sadique avec eux. Elle reçoit Walter de façon on ne peut plus glaciale et lui dit qu’elle est la seule des cinq professeurs à avoir voté contre son admission dans sa master class. Il lui fait malgré tout des avances explicites, qu’elle repousse sans appel. Dans le conservatoire, une jeune fille doit accompagner un baryton au piano. Erika développe une violence sadique contre elle pendant ses cours, dont l’élève sort toujours en larmes. Pendant une répétition Walter encourage la jeune fille, il la console et s’installe pour lui tourner les pages de sa partition. Erika voit la scène et semble ne pas y prêter attention, sauf qu’elle se rend au vestiaire et place des tessons de verre dans la poche du manteau de la fille. Lorsque cette dernière hurle la main en sang, Erika se retranche dans les toilettes. Walter, me semble-t-il, a immédiatement compris qui était la coupable. Il se rend dans les toilettes. Comme si cet événement l’avait incroyablement excité, en lieu et place de la séduction dont il harcelait Erika, il se jette sur elle et s’ensuit une scène de quasi viol. Toutefois Erika elle repousse Walter, non sans s’être livré avec lui à quelques scènes d’humiliation (elle comme dominatrice) et lui annonce qu’elle lui remettra un contrat. « Je vous écrirai ce que vous avez le droit de me faire, je mettrai tous mes désirs par écrits et vous pourrez en prendre compte quand vous voudrez ».

Pierra Aulagnier dans son article sur la perversion dans la revue l’inconscient avril 1967 note l’importance de la notion de contrat dans la relation perverse. « … Il s’agit pour les deux partenaires de s’engager mutuellement et de la façon la plus rigoureuse, à respecter et à appliquer aveuglément une série de règles qui, de façon immuable, définiront leur agir érotique. Ce à quoi ils s’engagent ainsi, c’est à respecter cette loi ou ces règles, quel que soient leurs désirs au moment où  ils auront à les appliquer ». « Ce qui est en jeu dans la mise en acte de ce rituel apparaît bien comme une sorte de répétition de la phantasmatisation d’une scène de castration ». « il faut ajouter, que ce que nous démontre le contrat, c’est que la victime est supposée, même s’engage, à jouir de cette douleur qu’elle s’impose ».

Le texte d’Erika Kohut est un paradigme du contrat sado-maso. : « Enfonce dans ma bouche des vieux bas que j’aurai préparé, enfonce les si fort que je ne puisse plus émettre le moindre son. Ensuite enlève le bâillon et assieds-toi sur ma figure, donne-moi des coups de poing dans l’estomac pour m’obliger à t’enfoncer ma langue dans le derrière … Si jamais tu me surprends à désobéir à l’un des tes ordres alors frappe moi, même avec le dos de la main, au visage. »

P. Aulagnier nous dit : « Rien dans ce type de contrat ne rappelle une déclaration d’amour, c’est beaucoup plus du style de l’acte notarié, en d’autres termes ce discours est prononcé au nom de la loi et non au nom de l’amour ».

C’est Walter qui va lire à haute voix le contrat qu’Erika lui a remis sous enveloppe. Erika a alors peut être la seule parole humaine du film : « ce désir de prendre des coups, je l’ai depuis des années. Je t’ai attendu tu sais ». En ce sens je me distancerais peut être de P.Aulagnier. Je pense que le contrat, du moins celui du film, peut être lu comme une déclaration d’amour. Dans le film, face à l’expression de cette douleur visiblement sincère d’Erika, Walter répond : « Tu es malade, faut te faire soigner, des gens comme toi on ne les touche même pas avec des gants ». C’est la blague : le maso dit au sadique fait moi mal, le sadique répond non. S’il s’était s’agit d’amour, comme le lui jure Walter depuis qu’il cherche à la séduire, les deux partenaires, non sans difficultés certes, auraient pu fonctionner avec le contrat. Monsieur et Madame Robbe Grillet ont fonctionné une vie entière avec un semblable contrat. Contrat dit de « prostitution conjugale » qu’Alain avait rédigé et que Catherine n’avait pas signé, car cela aurait détruit dit elle « l’illusion d’être contrainte ». Elle dit qu’ils ne sont « pas férus d’accessoires », et cite seulement quelques fouets. Elle précise : « Qui évaluerait notre vie sexuelle à l’aune du nombre des pénétrations, la jugerait franchement pitoyable ! Elle ne se jouait heureusement pas là mais ailleurs, dans des parages peu fréquentés où la douleur et l’humiliation sont sources de plaisir et d’amour ».  Catherine et Alain Robbe Grillet ont vécu une histoire d’amour toute leur vie et je pense qu’on ne peut les ranger du côté des pervers. Catherine reste inconsolable du décès de son mari, mais même à son âge (83ans) elle est encore maitresse dans les soirées sado-maso qu’elle organise chez elle, dans leur appartement du XVIe arrondissement de Paris.

Walter refuse explicitement le contrat, mais va, à son corps défendant, finalement s’y tenir. Une nuit il fait irruption chez Erika, enferme la mère dans une chambre (ce qui était dans le contrat), il viole Erika, la frappe violemment, la laisse par terre dans son sang. Il l’insulte lui dit qu’elle a réussi à le contaminer, qu’elle l’a pris dans son jeu pervers. Qu’à cause d’elle il vient se branler sous sa fenêtre. Tout est en place pour décrire une femme parangon de la perversion. En fait je trouve qu’Haneke en fait trop (si ce n’est Elfriede Jelinek). On voit, au début du film Erika s’entailler les grandes lèvres de son sexe avec une lame de rasoir. Sa mère qui voit du sang sur sa cuisse pense qu’elle a ses règles. La domination maternelle et le traitement qu’Erika a connu dans son enfance avec sa mère et sa grand-mère, aurait conduit n’importe qui à la folie. Ainsi j’imagine ce personnage davantage du côté de la psychose que de la perversion. Dans le roman les deux femmes décrites, la mère et la grand-mère d’Erika Kohut, sont entièrement phalliques. Elles possèderaient ce phallus qui pourrait ici être fétichisé sous le leurre de la musique. Walter sait que la musique n’est pas le phallus et qu’Erika ne le possède pas. Ni Erika, ni sa mère ne possède le phallus, Walter l’a compris. Il jouit de ce savoir face à la méprise d’Erika. Il sait qu’elle croit au fétiche, là ou lui sait qu’il n’y a rien. Une des élèves d’Erika pourrait réussir. Réussir d’ailleurs un concours où elle est seulement pianiste accompagnatrice, même pas concertiste. Elle lui coupe les doigts. Walter assiste, au début du film à des concerts privés ou joue Erika. Il sait qu’il est bien meilleur pianiste qu’elle, mais c’est à elle qu’il va demander des cours. E. Kohut ne souhaite pas former des virtuoses, il ferait beau voir qu’un de ses élèves arrive à faire la carrière qu’elle n’a pas faite. Dans le livre Elfriede Jelinek écrit, c’est sa mère qui parle : « si toi tu n’y es pas parvenue, je ne vois pas pourquoi d’autres, sortis en plus de ta propre écurie y parviendraient à place ». C’est ce geste : l’acte criminel d’Erika amputant les doigts de son élève, qui plonge Walter dans l’exaltation. Il va jouir de cette femme qui croit à son fétiche. Il va jouir de la mettre en face du vide de la castration qu’elle refuse. Sa jouissance, à lui, est de jouer avec la naïveté de celle qui s’imagine qu’une quelconque représentation du phallus pourrait fonctionner. S’il n’avait pas été pervers, il aurait pu accepter le contrat et vivre une histoire d’amour. Erika est la belle au bois dormant qui attend le prince charmant qui l’éveillera à l’amour. Plus trivialement qui la délivrera de la totale domination de sa mère. Mais lui ne cherche qu’une jouissance. Il sait jouir du phallus en tant qu’absent avec une qui y croit. Lorsqu’il je jette sur elle dans les toilettes, après l’avoir repoussée, elle le masturbe avec insistance. Comme pour vérifier que ce truc-là existe bien. Elle le masturbe, mais il n’éjacule pas. Ce n’est pas là que ça se passe.

Erika doit donner un concert au conservatoire le lendemain du viol et de son passage à tabac par Walter. Avant de partir elle se muni d’un couteau de cuisine. Une castration réelle semble ainsi annoncée. Elle se dissimule dans l’entrée du conservatoire. On s’attend à ce qu’elle poignarde Walter. Celui-ci arrive et passe très enjoué devant elle « j’ai hâte de vous entendre professeur ! » Elle n’a pas sorti le couteau. Hâte d’entendre qui ? Une pianiste tout juste passable ? Walter gagne la salle de concert. Erika se donne un coup de couteau dans la poitrine et quitte le conservatoire. La castration pour elle vient de ce que le fétiche ne tient plus. La blessure saigne, mais ne semble pas l’avoir sérieusement ébranlée. Elle sort d’un pas décidé, comme si rien ne s’était passé. Je terminerai en citant encore P. Aulagnier : « Le pervers est celui qui parle raisonnablement, génialement parfois, de la déraison du désir. Sa perversion il la justifie au nom d’un plus-de-plaisir qu’il prétend authentifier par un plus-de-savoir sur la vérité de la jouissance ».

Si Erika Kohut a pu donner une image de la perversion, principalement dans la référence à des déviations sexuelle, ce qu’elle a vécu avec l’immense emprise de sa mère et de sa gran- mère, deux femmes qui ont tout fait pour l’éloigner du champ du désir, c’est plutôt du côté de la psychose qu’il convient de la situer.  Sans doute la musique comme fétiche pourrait pour elle remplacer le phallus maternel, phallus dont elle-même est privée. Walter, intuitivement, perçoit ce leurre chez Erika. Il jouit de ce leurre, il jouit de ce savoir qui fait finalement de lui le personnage pervers du film.

2) Kraft Ebing Psychopathia sexualis 1886

3) Sigmund Freud Trois essais sur la théorie du sexuel. 1905

4) Sigmund Freud Fétichisme 1927

5) Pierra Aulagnier : La perversion comme structure in L’inconscient 1967

6) Michael Haneke : La Pianiste film 2001

7) Elfriede Jelinek : La Pianiste (Die Klavierspielrin) 1987 trad. Française 1988