COMMEMORATION, REPETITION, REMEMORATION

Colloque Fondation Européenne pour la psychanalyse Vienne 2016

Cette intervention m’a été inspirée par l’insistance cette année, centenaire du début du conflit de ce qu’on a appelé en France : « la grande guerre », par la multiplication des « commémorations » mandatées pour nous la rappeler. J’avancerai à ce propos quelques réflexions autour de la répétition et la remémoration, à partir de Gilles Deleuze et de David Hume, abord philosophique, à ma connaissance, peu développé dans le champ psychanalytique. Deleuze disait que Lacan serait allé plus loin s’il s’était référé davantage à David Hume.

Si donc les atrocités des guerres, si la shoah, nécessitent un devoir de mémoire, la commémoration du début de la guerre de 1914, et non la fin dont on pourrait effectivement se réjouir, organisée par le gouvernement, peut inspirer un sentiment d’étrangeté. La prise de la Bastille marque un changement profond de société, sa célébration a du sens. Mais quel sens donner à « exalter » ce qui fut traumatisme ? Pourquoi inscrire dans une répétition les anniversaires d’un moment traumatique ? Il existe à mon sens une différence profonde entre la mémoire : les noms gravés dans la pierre (mémorial de la Shoah, monuments aux morts dans tous les villages français) et la répétition. L’inscription symbolique, gardienne de la mémoire, s’érige en opposition avec la répétition traumatique. La commémoration qui se voudrait acte symbolique, qui se réclame du devoir de mémoire, me semble plutôt représentation d’un réel in-symbolisable qui entre dans la répétition.

Il est à remarquer que cette guerre (1914-1918) est corrélative de deux moments de la pensée freudienne. 1914 Freud distingue la remémoration et la répétition, en 1918 il publie névrose traumatique de guerre. Dans remémoration, répétition, élaboration, Freud montre la répétition comme la mise en acte d’éléments refoulés venant faire obstacle à la remémoration. Ce qui ne peut se remémorer fait retour par la répétition. Cette répétition pouvant être dissoute dans le transfert. L’élaboration qui s’en suivra amènera la guérison. Cette conception, je dirais plutôt optimiste de la répétition est sensiblement différente de celle décrite dans la névrose traumatique, où le sujet voit, dans ses contenus oniriques, l’acte traumatique, inlassablement, se reproduire à l’identique. Aucune problématique de remémoration n’est ici présente, au contraire le trauma est inaccessible au refoulement et l’on ne voit pas comment le transfert pourrait arrêter la répétition.

Que veulent dire les commémorations ? Dans la répétition traumatique ce n’est certes pas en accord avec le sujet que le réel ne cesse de surgir, maintenant le sujet dans la douleur. Dans le texte de Freud de 1914, le sujet n’est pas conscient de ce qui se répète. Dans la commémoration c’est de façon délibérée, consciente, que l’acte traumatique est réitéré. Pourquoi ? Je compare ici effectivement la répétition des commémorations avec le retour du réel dans la névrose traumatique. Le traumatisé, toutes les nuits fait le même rêve, il revoit à l’identique le moment traumatique qu’il a vécu. Il me paraît pertinent de mettre la commémoration en lien directe à ce retour onirique. La commémoration, ne répond pas à un devoir de mémoire elle s’inscrit dans un processus de répétition. Comme si la commémoration, venait pathétiquement en place de l’échec de la remémoration pour supprimer le symptôme. Ce qui se répète c’est ce qui ne parvient pas se symboliser. Comme si la commémoration était la tentative illusoire de symboliser ce qui ne peut l’être. Comme si elle voulait dire quelque chose du réel. La commémoration se veut acte symbolique, on ne peut certes le lui retirer. Elle voudrait donc lier du symbolique au réel qu’a engendré le traumatisme. Mais dans cet inévitable échec elle s’inscrit dans une répétition. Avec la commémoration, la tuché, le moment historique traumatique, se reproduit dans l’automaton de l’histoire.

Je voudrais essayer d’avancer un peu dans cette problématique avec G. Deleuze. Dans son livre différence et répétition : je le cite « La fête, n’a pas d’autre paradoxe apparent : répéter un  « irrecommençable » ». Non pas ajouter une seconde et troisième fois à la première, mais porter la première fois à la « énième » puissance. Sous ce rapport de la puissance, la répétition se renverse en s’intériorisant ; comme dit Péguy, (c’est Deleuze qui parle) ce n’est pas la fête de la fédération qui commémore ou représente la prise de la bastille, c’est la prise de la bastille qui fête et qui répète à l’avance toutes les fédérations ; ou c’est le premier nymphéa de Monet qui répète tous les autres. (Péguy Clio 1917) Deleuze Différence et répétition 1968 p.8. » Ce n’est pas l’acte traumatique qui se répète, mais le trauma inclut en lui à l’avance toutes les répétitions. Dans le moment traumatique s’est formé un moule incassable qui produira imperturbablement des répliques identiques. C’est quelque chose que l’on peut entendre chez le psychotique : la répétition d’une plainte, d’une revendication, formulée en des termes immuables, dans un récit quasi invariable, tout au long des séances. On ne peut dire à son sujet qu’il rumine, ce qui le placerait du côté de l’obsessionnel, mais qu’il répète. Qu’il répète un réel incommunicable.

Dans les dernières commémorations récemment célébrées, pathétiquement, quelque chose de ce que Deleuze nommait donc « d’irrecommençable »  fut tenté. C’est cette forme de commémoration, différente d’un rappel à la mémoire qui m’a interpellé. On fit défiler ce qui restait des taxis qui conduisirent les soldats vers la Marne, on habilla des hommes en tenue bleu horizon avec le fusil Lebel. On commémora aussi le débarquement en faisant rouler les derniers chars Peugeot échappés à la ferraille. Tout comme s’il fallait rejouer la guerre. Dans une étrange théâtralisation, c’est comme s’il fallait rejouer l’événement. Toutes tentatives pour se démarquer de l’ordre symbolique, pour rejoindre une reproduction de la réalité, sans prendre acte que justement le réel était présent. Cette représentation (au sens théâtral du terme) d’une réalité passée à répéter dans le présent me semble une mascarade. Un bal masqué. Une pièce de théâtre ou l’acteur porte la persona, le masque qui lui permet de représenter le personnage. Il s’agit de rejouer, au plus près de la réalité, de faire revivre ce qui devrait se résoudre uniquement dans le devoir de mémoire, lui acte purement symbolique qui exclu toute tentative de revivre ce que fut l’horreur.

Dans différence et répétition, Deleuze, en opposition avec le mécanisme de la névrose traumatique, nous dit que rien ne se répète à l’identique. Il note même que c’est la différence qui se répète, non le même. Dans l’église de la Madeleine à Paris, ce qui se répète avec l’Olympieion d’Athènes dont elle est la réplique, c’est ce qui fait différence. Alors, justement la différence apportée à la répétition est ce qui permet à l’élément répété d’échapper au réel. C’est ce moment à repérer dans la cure avec le psychotique, où quelque chose, imperceptiblement (mais qu’on est tenus de percevoir), s’est déplacé, où un élément dans la réitération perpétuelle du même discours a perdu de son immuable constance, qui laisse alors entendre que le réel a pu se fissurer. Alors tout devient possible. Dans le texte de Freud la perlaboration arrive lorsque quelque chose de la répétition est brisée. Il note que c’est ce qui différencie le traitement analytique de toute influence exercée par la suggestion. Je le cite : « Théoriquement on peut la mettre en parallèle avec l’abréaction des montants d’affects restés coincés du fait du refoulement, processus sans lequel le traitement hypnotique demeurerait sans influence ». « Theoretisch kann man es dem « Abreagieren » der durch die Verdrängungeingeklemmten Affektbeträge gleichstellen, ohne welches die hypnotischeBehandlung einflußlos blieb »

La commémoration délibérément célébrée m’inspire une volonté de maintenir la répétition.

Dans la répétition traumatique, le réel se répète à l’identique. Gilles Deleuze nous dit : « comment la répétition changerait-elle quelque chose dans l’élément qui se répète, puisqu’elle implique en droit une parfaite indépendance de chaque présentation ? … La répétition se défait à mesure qu’elle se fait. Elle n’a pas d’en-soi. En revanche elle change quelque chose dans l’esprit de celui qui la contemple ». Deleuze cite David Hume, je propose de nous pencher un peu sur la pensée de ce philosophe. Pour Hume : nos idées viennent de l’expérience sensible, de la perception. La répétition des phénomènes perçus par un sujet, forge l’habitude. Laquelle inscrit l’expérience dans le temps.

Pour Hume : la répétition ne change rien dans ce qui se répète, mais elle change quelque chose dans l’esprit de celui qui la contemple. Avec cette difficulté qu’il est difficilement concevable que le moi puisse se contempler lui-même. Dans la répétition AB ; AB ; AB ; lorsque A apparaît j’attends B. Quand A parait, nous nous attendons à B avec une force correspondant à l’impression qualitative de tous les AB contractés. Ce n’est surtout pas une mémoire, ni une opération de l’entendement.  C’est seulement par la coutume, l’habitude, que nous sommes déterminés à supposer le futur en conformité avec le passé. « Lorsque je vois une boule de billard se mouvoir vers une autre, mon esprit est immédiatement porté par l’habitude à attendre l’effet ordinaire, et il devance ma vue en concevant la seconde bille en mouvement. Il n’y a rien dans ces objets, à les considérer abstraitement et indépendamment de l’expérience, qui me conduise à former une conclusion de cette nature, et même après que j’ai eu l’expérience d’un grand nombre d’effets répétés de ce genre, il n’y a aucun argument qui me détermine à supposer que l’effet sera conforme à l’expérience passée. Les pouvoirs par lesquels agissent les corps sont entièrement inconnus. Nous percevons seulement leurs qualités sensibles : et quelle raison avons-nous de penser que les mêmes pouvoirs seront toujours unis aux mêmes qualités sensibles ?
Ce n’est donc pas la raison qui est le guide de la vie, mais la coutume. C’est elle seule qui, dans tous les cas, détermine l’esprit à supposer la conformité du futur avec le passé. Si facile que cette démarche puisse paraître, la raison, de toute éternité, ne serait jamais capable de s’y engager. »

En ce qui concerne la remémoration, selon David Hume, il y a deux espèces de perceptions humaines. Il y a les impressions, qui sont les perceptions les plus fortes et les plus vives, comme par exemple lorsque l’on goûte un plat exquis ou lorsque l’on sent une odeur de parfum agréable. La deuxième espèce de perceptions, à savoir les idées. Ce sont des perceptions moins fortes et moins vives, puisqu’elles sont en fait des copies des impressions, comme par exemple lorsque l’on se remémore le goût de ce plat ou encore l’odeur de ce parfum. Les idées ne sont que les copies des impressions correspondantes.

Hume sépare la répétition du principe de causalité. Puisque A et B se répètent quand A apparaît je crois que B va suivre. Mais aucune causalité n’est impliquée. Le soleil se lève tous les matins, je ne peux, avec cette simple observation avoir la certitude qu’il se lèvera demain. Edmond Rostand démontre Hume : Chantecler sait qu’il est la cause du levé du soleil.

Pour Hume, l’esprit ne peut jamais, par la simple analyse, trouver l’effet dans la cause supposée. Tous les raisonnements qui concernent la cause et l’effet sont fondés, selon lui, sur l’expérience. C’est parce que nous avons eu, par le passé, des exemples de l’existence d’une sorte de phénomènes et que nous nous souvenons aussi des exemples d’une autre sorte de phénomènes qui les ont toujours suivis, que nous nommons la première sorte de phénomènes « cause » et la deuxième sorte « effet ». En d’autres termes, c’est parce que dans notre expérience passée, nous avons toujours perçu de la fumée se dégager du feu, que nous disons du feu qu’il est la cause de la fumée. Une parenthèse : Lacan apporte une modification à cette assertion, assertion qui revient à la maxime il n’y a pas de fumée sans feu. Lacan nous dit il n’y a pas de fumée sans fumeur. Introduction du désir. De quel désir se soutient l’insistance répétitive de la commémoration. On pourrait dire qu’avec la pensée de Hume c’est la répétition liée à la remémoration qui gouverne ce que nous percevons d’une relation cause et effet.

Comment faire lien entre la répétition traumatique et celle proposée par Hume. Principalement en ceci : le réel n’est pas un objet de la perception. Les empiristes nous donnent d’extraordinaires illustrations de l’imaginaire.  Ils nous montrent que là où nous cherchons du réel on ne peut percevoir que de l’imaginaire. Le monde sensible se révèle uniquement imaginaire. Berkeley nous en donne une extraordinaire présentation dans Trois dialogues entre Hylas et Philonous1713.

Le traumatisme provoque un surgissement du réel, in-symbolisable mais où également toute tentative d’accrochage d’un imaginaire sera vaine. La commémoration, surtout avec la charge d’éléments théâtraux, participe de cette naïveté.

De quel désir se soutient l’insistance répétitive de la commémoration ? Commémorations nous l’avons dit, actes volontaires ? Et qu’est-ce qui échappe au sujet qui les organise ? Sujet différent des personnes propres qui décident de l’organisation, mais sujet de l’histoire. Il n’y a pas de fumée sans fumeur, sans sujet de la fumée. Au-delà d’il n’y a pas d’effet sans cause : il n’y a pas d’effet sans sujet.  La séparation que fait Lacan de l’effet de la cause, aurait certainement rencontré l’adhésion de Hume. Il n’y a pas d’effet sans sujet, sans sujet désirant. De quel désir énigmatique est animé le sujet de l’histoire ?

Bibliographie

Sigmund Freud Erinnern, Wiederholen und Durcharbeiten

Zur Psychoanalyse des Kriegneurosen

Gilles Deleuze Différence et répétition

David Hume Enquête sur l’entendement humain

George Berkeley Trois dialogues entre Hylas et Philonous

Jacques Lacan Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse