Numéro ADELI : 75 00 1246 0
COLLOQUE DE CERISY
Août 2011
En 1549 Etienne de la Boétie ému, selon certains historiens, par la répression des révoltes contre l’instauration de la gabelle écrit un essai encore aujourd’hui considéré par les esprits habités par l’idée de la révolution, comme le texte originel de la pensée subversive. Ce serait sous l’impression des horreurs et cruautés commises à Bordeaux dans la répression des révoltes contre la gabelle, que la Boétie compose le « Discours de Servitude Volontaire ». Il circulera tout d’abord sous le manteau avant d’être publié en 1574 dans un pamphlet calviniste contre Charles IX Le réveille-matin des Français, puis en 1576-77-78 dans Les mémoires de l’État de France sous Charles-neuvième. Publié donc deux siècles avant la Révolution française, ce sera le premier texte subversif moderne. Montaigne qui qualifie le texte de « manière d’essai en sa première jeunesse » (Étienne de la Boétie avait 18 ans) a le projet de le faire figurer au centre de ses essais et il publie en 1571 l’ensemble de l’œuvre de ELB à l’exception du discours, le conservant donc dans l’idée de le mettre au centre de ses essais. Cependant, la parution du texte dans le journal calviniste que nous venons de citer en 1574 sauf à être reconnu du côté de l’Église réformée, le prive de son intention. Ce sera dans le chapitre XXVII du Livre I des Essais – De l’amitié – que Montaigne évoquera La Servitude volontaire en ces termes :
« Ceux qui l’ont ignoré, l’ont bien proprement depuis rebaptisé, Le Contre Un. Il l’écrivit par manière d’essai, en sa première jeunesse, à l’honneur de la liberté contre les tyrans ».
Puis, en lieu et place, il fait figurer un poème de La Boétie, d’une certaine manière pointant ainsi l’absence du discours. Il s’étonne, et le terme est faible, qu’une seule personne puisse en tenir des milliers sous son joug. De notre côté on s’étonnera qu’alors que le mariage de figaro de Beaumarchais avait suscité l’ire de Luis XVI, ainsi qu’en Autriche sa reprise par Mozart, que la servitude volontaire ait laissé François 1er sans grandes réactions.
L’intuition de la Boétie va largement au-delà du caractère révolutionnaire de son discours. Il pose une question, à laquelle il ne sait répondre. Il la réitère en boucle dans tout le texte. Comment est-il possible qu’une seule personne puisse en assujettir des milliers, voire des millions ? Il reste dans la sidération de cette question. Les exemples qu’il tire de l’antiquité lui permettent de faire rebondir la question, d’étoffer le texte, mais ne la font pas avancer. Les quelques propositions de solution qu’il propose, habitude acquise de la servitude, soumission à quelques-uns qui soutiennent le tyran, ne convainquent pas, et il est clair qu’il n’y croit pas lui-même. Poser une question sans apporter de réponses, pouvait sembler incohérent à son époque, alors il en apporte, et ses commentateurs ultérieurs s’y attacheront, trouvant ainsi d’excellentes raisons d’éluder l’essentiel de la question. Ce dont il est sûr, c’est que pour se débarrasser d’un tyran : il n’est pas nécessaire de prendre les armes, mais simplement de cesser de le soutenir. C’est en cela que son texte est subversif mais non révolutionnaire. Le tyran est là par la volonté du peuple, et n’en sortira pas par la force des baïonnettes. Deux siècles plus tard, Marat pourra se référer au Discours de la servitude volontaire, il est lui-même pris dans ce qu’il veut abattre. L’essai de la Boétie n’est pas un écrit politique, il ne vise pas un public qu’il faudrait convaincre pour accéder au pouvoir, ce n’est pas non plus un essai sur le politique, il ne s’agit pas de comparer un système à un autre, c’est un constat social, plus directement une interprétation.
Pour aller directement au cœur de la question, ce que ne dit pas La Boétie, là où il n’a pu aller, cette raison qui fait que le peuple institue lui-même son tyran, c’est qu’entre le peuple et le tyran ne circule rien d’autre que de l’amour.
La Boétie n’est pas non plus précurseur de Hegel. Le discours de la servitude, n’est pas la dialectique du maître et de l’esclave.
Que nous expose La Boétie dans son essai.
Le texte assez court (environ 80 000 caractères) pourrait tenir en une ou deux pages. Il se résume en une exclamation. C’est un cri.
Mais, ô grand Dieu, qu’est donc cela ? Comment appellerons-nous ce malheur ? Quel est ce vice, ce vice horrible, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais asservir, non pas être gouvernés, mais tyrannisés, n’ayant ni biens, ni enfants, ni parents ni leur vie même qui soit à eux ? De les voir souffrir les rapines, les paillardises, les cruautés, non d’une armée, non d’un camp barbare contre lequel chacun devrait défendre son sang et sa vie, mais d’un seul !
ELB ne cherche pas à définir ce qu’est la tyrannie, cela a suffisamment été fait. Il ne cherche pas non plus à savoir comment un tyran arrive au pouvoir et comment l’en déloger, d’autres ont très bien théorisé cela. Il demeure stupéfait de voir mille, dix mille, un million d’hommes, souffrir le martyre devant un seul, faible malingre impuissant. Il est à ce point ébahi de ce constat que l’essentiel de son essai va consister à chercher des raisons qu’il réfute lui-même. Ce n’est pas la couardise qui ainsi permet au tyran de dominer : « Deux hommes et même dix peuvent bien en craindre un ; mais que mille, un million, mille villes ne se défendent pas contre un seul homme, cela n’est pas couardise… »
Or, celui qui se bat pour sa liberté sera toujours vainqueur.
La question n’est pas non plus de savoir si le système monarchique est bon ou pas. ELB l’annonce d’entrée : « Je ne veux pas débattre ici de la question tant de fois agitée, à savoir si d’autres sortes de républiques sont meilleures que la monarchie … réservons à un autre temps cette question qui mériterait bien un traité à part, et qui provoquerait toutes les disputes politiques. » On le redira le discours de la servitude n’est pas un texte politique. Sauf à noter une coloration anarchiste peu envisageable à son époque, particulièrement lorsqu’il annonce qu’il n’y a pas de bon tyran. On s’en serait douté, mais sous ce vocable on sent qu’ELB place quelque dirigeant que ce soit. Il précise : « Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. » Cette énumération montre qu’ELB veut englober toutes les formes de pouvoir, pour dire qu’aucune en sera satisfaisante. Il est l’ordre que donne ELB des modalités d’accession au pouvoir, la première est l’élection. Alors que l’on voit mal un roi ou un tyran élu par le peuple, l’élection du monarque, qui semblerait constituer la forme démocratique d’accession au pouvoir, lui apparaît comme la pire. Parlant des élus il dit : « il est étrange de voir combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et même en cruauté, tous les autres tyrans ». ELB connaissait parfaitement bien la civilisation gréco-latine, et ne pouvait qu’admirer la démocratie athénienne, cependant il ne s’en fait pas le défenseur. L’idée démocratique semble ici liée à celle de la servitude volontaire. Le peuple choisit lui-même son tyran et à cet égard il ne devra pas se plaindre des servitudes qu’il subira, c’est en connaissance de cause qu’il se sera donné un dominateur. En ce sens la non différenciation de quelque gouverneur que ce soit avec le tyran, place ELB dans l’idéologie anarchiste. Le choix démocratique, le fait que le peuple désigne lui-même le gouverneur, donc le tyran, est une illustration directe de la servitude volontaire. Pire d’une servitude active. Dans tous les cas, il n’y a pas de bons tyrans, « S’ils arrivent au trône par des moyens divers, leur manière de régner et toujours à peu près la même. Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient par nature ».
Pour se débarrasser du tyran, point n’est besoin de lever une armée, face à la multitude le tyran est seul et ELB nous dit : « Or ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne lui rien donner. »
Les deux termes d’ôter et donner sont emblématiques de la problématique, il ne s’agit pas d’ôter quelque chose au tyran, quelque chose qu’il aurait ravi au peuple, le tyran n’a rien ravi, on pourrait même dire à la limite qu’il n’a rien demandé, mais il s’agit de ne rien lui donner pour qu’alors son essence disparaisse.
Puis viennent les causes de la servitude volontaire. Du moins celles qu’ELB voudra évoquer. Ceci, je le répète uniquement pour soutenir sa question. On peut dire à ce propos que l’intuition de ELB disparaît, et il aurait été sage qu’il s’en tienne à cette confession, à soutenir son : « je n’en sais rien ». Il fait donc l’effort d’avancer quelques idées. Mais d’une part elles restent extrêmement mineures au regard de sa perception de base, et de plus elles serviront ultérieurement à ses commentateurs pour la dénaturer, s’appuyant sur des propos complètement secondaires, pour en faire des thèmes majeurs. Ainsi ELB nous propose que : « la première raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c’est qu’ils naissent serfs et qu’ils sont élevés comme tels ». L’idée que l’habitude de la servitude arrive à endormir toute idée de révolte est largement développée par ELB, les hommes sont vaccinés contre la liberté. « L’habitude, qui exerce en toutes choses un si grand pouvoir sur, nous a surtout celui de nous apprendre à servir et, comme on le raconte de Mithridate, qui finit par s’habituer au poison, celui de nous apprendre à avaler le venin de la servitude sans le trouver amer ». Cette accoutumance à la servitude est augmentée, les exemples sont pris dans l’antiquité, par les jeux et les fêtes que dispensent les tyrans et qui endorment plus encore l’esprit de chacun. Aucun commentateur ne se demande comment est venue cette habitude de la servitude, comment c’était au commencement.
Puis vient la délégation du pouvoir du tyran. Le tyran s’entoure de six comparses, qui lui rendent cette confiance en le corrompant encore plus, les six s’attachent six cents, et les six cents six mille. Également, avant que le tyran délègue quelque chose de son pouvoir pour se protéger, comment est-il devenu tyran.
L’occupation allemande de la France pendant de la deuxième guerre mondiale illustre, on ne peut mieux, le texte de La Boétie. Tous les historiens s’accordent pour dire que sans la complicité des autorités françaises les allemands n’auraient pu imposer leur domination sur le pays et principalement la déportation des juifs ne fut possible que grâce à la police française.
Pour conclure ce commentaire nous reviendrons, pour nous y tenir, au début de l’essai ou ELB nous dit que les causes de la servitude volontaire il n’en n’a aucune idée. Au demeurant, ce concept n’est fondamentalement pas neuf, on le trouve dans la philosophie de morale de Sénèque, lorsque celui-ci rappelle à Lucilius que : « si la servitude ne retient que peu d’hommes, en revanche il est davantage d’hommes qui retiennent la servitude » (lettre 22 à lucilius) (pancos, servitus, plurus servitum tenent). C’est en ce sens que « retenir la servitude » équivaut à ne pas avoir le courage de s’extraire d’une condition tandis qu’une circonstance favorable se présente, et Tacite évoque le peuple qui se rue dans la servitude, en faisant l’éloge des persécuteurs.
Ce qui est remarquable, c’est que l’intuition de base, l’intuition essentielle de La Boétie, laquelle mériterait des développements éclairés, d’atteindre des conceptions que lui-même ne pouvait envisager, est tout simplement éludée par la plupart des commentateurs ultérieurs (en fait par tous). Ainsi Marat avec son texte Les chaînes de l’esclavage, qu’il écrit à Londres en 1714, puis réédite à Paris en 1792, reprend le Discours, on dira même qu’il le plagie, mais lui donne des limites précises. Manifestement le concept de servitude volontaire incommode fortement Marat qui préfère souvent contourner l’interrogation de La Boétie. En identifiant domination à servitude volontaire il dénature en profondeur l’intuition la boétienne. Marat connaît bien les moralistes, Sénèque ou Tacite, que nous venons de citer cependant, s’il admet bien l’idée d’une complicité subjective avec la domination, laquelle se maintient grâce au crédit que le sujet lui reconnaît, et à cet égard il pose la question de savoir comment il sera possible à ce sujet de briser ses chaînes si l’ennemi qui le tient prisonnier n’est autre que lui-même, sa réponse est : « Il n’y a de servitude volontaire que crée par la domination ». Le mal ne vient que d’en haut. Également Robespierre en novembre 1792 écrit : « Je ne crois point à cet amour incurable des hommes pour la servitude. On adore la royauté aussi longtemps qu’on est forcé à en traîner le joug … Mais lorsque l’espoir de briser l’idole brille aux yeux des esclaves ils l’aiment comme le peuple français aimait ses rois dont il a brisé les images ». Et le 3 décembre 1792 : « vous croyez donc encore à l’amour inné de la tyrannie ? »
L’intuition La boétienne est même pervertie dans sa réécriture en français moderne, plus précisément en langue militante au XIX siècle par Charles Teste, communiste néo-babouviste.
On peut dire qu’elle a été réduite, désarmée.
Lamenais, autre commentateur, n’entend dans l’essai d’ELB qu’une banale histoire de tyran qui asservit ses sujets passifs.
La formule de Maurice Blanchot : « la réponse est le malheur de la question », trouve ici une illustration emblématique.
En fait, dans la simplicité de son énoncé le discours compote des difficultés essentielles. Il finit par fonctionner comme une évidence dont il serait inutile d’interroger les éléments. Ainsi il me semble nécessaire de le mettre à distance de tout rapprochement avec la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave.
L’homme est conscience de soi. Il désire. Il désire que l’autre reconnaisse en lui quelque chose de désirable. Les désirs de reconnaissance sont réciproques et entrent en rivalité. Voilà pourquoi le « vaincu » doit survivre pour satisfaire le désir de reconnaissance du vainqueur. La lutte pour la reconnaissance a pour enjeu la liberté : est libre celui qui fait la preuve de son absolue indépendance à l’égard de la vie (être libre, c’est ne plus craindre la mort…). Mais le maître n’est reconnu que par des esclaves qu’il ne reconnaît pas comme pleinement humains. Or la reconnaissance n’est satisfaisante que si il y a reconnaissance réciproque et donc égalité entre les protagonistes du conflit. C’est l’esclave qui finira par accomplir sa propre humanité de la façon suivante. 1) par le travail auquel il est forcé par le maître. Il se libère de la nature (du besoin et de son propre désir). Du coup le rapport de servitude s’inverse puis disparaît (renversement dialectique et dépassement de la contradiction). L’esclave devient le maître de la nature et par là maître du maître, alors que le maître devient l’esclave de l’esclave dont il est devenu dépendant. L’esclave devenu maître, n’est plus le maître d’un esclave mais le maître de lui-même reconnu dans sa maîtrise par ses alter ego.
Bien évidemment rien de cette dialectique n’est présente chez La Boétie. Il n’est pas question que le maitre qui a été institué comme tel par les esclaves devienne l’esclave de ceux-ci. Rien de plus épouvantable pour les esclaves, et il n’est pas imaginé qu’un quelconque équilibre soit atteint.
Somme toute, l’essai, révolutionnaire, d’ELB, dérange essentiellement les révolutionnaires.
ELB considère la liberté comme le plus grand bien, le bien pour lequel celui qui est en lutte triomphera toujours. Il le met en place de souverain bien. Comment y renoncer, cà la liberté, comment délibérément abdiquer de cet état fondamental, et de soi-même s’instaurer serf. Lacan s’est éreinté à nous dire que l’éthique de la psychanalyse était de ne pas céder sur son désir. A cet égard, on peut largement s’étonner ce cette insistance, car comment pourrait-il en être autrement ? Comment un sujet saisi par le désir, et on comprend qu’il s’agit là du désir inconscient, pourrait-il s’y soustraire ? Au pire s’il ne met pas délibérément en place tout ce qui lui permettra de le réaliser, telle Antigone qui ne fléchira pas devant Créon, il développera tous les actes manqués les plus invraisemblables pour arriver à ce qu’il ignore désirer.
Le souverain bien est-il le désir fondamental de chacun d’entre-nous ? L‘évidence est certes à interroger. Les grands idéaux, la liberté, la vérité, la vie, sont à ce point ressassés dans la culture, qu’on est fondé de se demander si quelqu’un y tient tant que ça. On a suffisamment entendu que des cohortes d’individus ont sacrifié leur vie pour on ne sait quoi, pour demander si la vie quelqu’un y tient vraiment.
Il serait d’une prétention inimaginable de penser que la psychanalyse, puisse apporter une réponse satisfaisante que ELB s’est gardé de formuler et que tous les commentateurs ont cru posséder, dénaturant ainsi la question.
Pourquoi la multitude place-t-elle UN en position de l’asservir ? Même le père de la horde primitive a été tué par les fils. Même Moïse a été, selon Freud, tué par les hébreux avant la terre promise (c’est même le passage antisémite de ELB). On pourra également gloser sur la place de l’idéal du moi, ou même du che voi avec Lacan, sans aller beaucoup plus loin. Sans doute Psychologie des foule et analyse du moi pourrait porter un certain éclairage sur la question, mais l’on restera passablement insatisfait face aux brumes résistant à cet éclairage.
La cure psychanalytique, offre à un sujet la possibilité, de placer des mots autour de ce qui résiste le plus à la conceptualisation. Lacan nous dit que la guérison, parce que la psychanalyse ça guérit, il l’a martelé, la guérison, dans la cure, arrive par l’opération du signifiant. La paraphrase fonctionne dans toute sa splendeur. Ce n’est pas par miracle, mais on ne sait qu’en dire. L’opération du signifiant et d’autant plus sensible, lorsqu’il s’agit d’articuler des signifiants sans signifiés. Ils ne sont pas très nombreux dans la langue, ils posent suffisamment problèmes. Parmi eux : mort amour … l’amour ça ne veut rien dire, c’est pour ça que la littérature n’arrête pas d’en parler. Qu’est-ce que ça pourrait être, sans aucune nécessité apparente, de délibérément donner une place au-dessus de soi à un tyran, si ce n’est par amour ? Quelque chose qui n’a aucune signification.
Il peut être subversif de pointer cela, en laissant ouverte la question subsidiaire de comment s’en débarrasser, du tyran que l’on aime et que l’on a mis en place. On peut tuer le père de la horde, plus difficile est de tuer celui que l’on aime. Cet amour, le plus grand, est à traduire en grec par agapé. Celui qu’on aime et dont, de cet amour on n’attend rien en retour. Différent d’éros dont en retour on attend le même amour. Avec éros, on ne renonce pas au retour sur investissement. Agapé a été le modèle de l’amour dans le quiétisme, c’est celui qu’utilisera Jeanne-Marie Guyon pour construire le concept du pur amour. Un amour complètement désintéressé, à l’image de l’amour de Dieu. Pour Guyon, afin de prouver que cet amour était bien désintéressé, il fallait renoncer à la rédemption, car dans le cas contraire ce serait attendre quelque chose en retour de l’amour que l’on pourrait avoir pour Dieu, et être complètement éloigné du pur amour. On peut ainsi percevoir par quelle modalité, animé par un étrange amour, l’homme place au-dessus de lui Dieu, tyran parmi les tyrans. A propos de la religion, Marx nous parlait de l’opium du peuple, si ce n’était que cela ! D’une addiction à une substance narcotique, on peut toujours s’en désaccoutumer. En ce qui concerne l’amour, c’est beaucoup plus difficile. Pierre Legendre, l’amour du censeur, jouir du pouvoir à quelque peu défriché cette approche, il nous dit entre autres :
L’amour politique constitue le sujet du nationalisme, ce sujet qui n’a rien à dire, résonnant seulement du désir inspiré. Les chefs légalement parlent à sa place, d’un paradis sans différences, où se déclasse la guerre civile elle-même. L’État pur est ainsi la pureté même, et les chefs nous rendent le service du salut. Ainsi délire le centralisme, sublime doctrine d’un monde sans coupure, où personne ne marche sans la référence aux idoles. Évidemment hypostasié dans l’amour du tyran, le sujet n’a rien à dire, et s’il ne dit rien il ne peut se targuer d’être sujet.
Ceci étant, je reste conscient, que la question de l’amour, si elle a fort peu été considérée par les théoriciens de l’ordre révolutionnaire, qui lesquels répugnent a évoquer tout ce qui relève de cet ordre, n’est pour autant pas vraiment une nouveauté. L’annihilation du sujet au profit d’un objet idéal dans la relation amoureuse a concrètement été exposé par Freud. Il est tout à fait explicite lorsqu’il nous dit dans psychologie collective que : « le moi devient de moins en moins exigeant, de plus en plus modeste, tandis que l’objet devient de plus en plus magnifique et précieux, attire sur lui tout l’amour que le moi pouvait éprouver pour lui-même, ce qui peut avoir pour conséquence naturelle le sacrifice complet du moi ».
En soi, la psychanalyse est subversive en ce qu’elle permet à une personne de devenir sujet. Non plus sujet de sa majesté, mais sujet au sens grammatical du terme, sujet de son discours. Mais il ne suffit pas de fréquenter un divan pour être en analyse. Il n’est pas simple de se laisser aller à la règle de la cure. Une personne, dans l’intimité de nos cabinets énonce une histoire, elle fait un récit, elle est alors narratrice. Que ce soit elle qui ait composé la narration ou qu’elle l’ait prise d’un autre, c’est la même chose. Un analysant (une personne prise elle dans le processus analytique) sur le divan, se laisse aller à cet impossible qu’on lui demande. A laisser sans contrôle aucun, sortir les mots. A accéder à cet immense renoncement à tenir persona devant lui, Persona : le masque de la tragédie antique, celui qui lui donne une cohérence sociale, qui lui permet de tenir le personnage auquel il tient, celui que consciemment il a choisi de jouer. Lorsqu’il cesse d’être le comédien de lui-même, qu’il arrête d’interpréter son histoire dans l’intime théâtralisation de la cure, alors seulement il aura peut-être la chance de devenir sujet. Dans ce préambule à l’analyse, là où il parle de lui, il est l’objet de son discours, en aucun cas le sujet. Du moment où il permet que ça parle, qu’il abandonne les commandes, qu’il arrive être sidéré de ce qu’il s’entend dire, qu’il puisse écouter ce dire comme venant de l’Autre (le grand bien sûr), alors il deviendra le sujet de ce discours. Il entendra des vérités qu’il a su de toujours sans jamais en avoir connaissance (moi, la vérité, je parle).
Le titre du discours utilisé dans le pamphlet calviniste, qui le premier publia ELB fut : contr’un, cette appellation (au-delà du facile jeu de mot de la contrainte) signe le détournement de l’essai. Il ne s’agit pas d’être contre un, contre un tyran, mais justement de devenir UN. UN différent de tous, différent de la foule. ELB s’étonne qu’un million accepte le tyran, à lire psychologie collective et analyse du moi, on comprendra qu’un million l’accepte et que UN le refuse.
Rapidement, quelques passages de psychologie collective : Freud citant Gustave Lebon : « diverses causes détermine l’apparition de caractères spéciaux aux foules. La première est que l’individu en foule acquiert, par le fait du seul nombre, un sentiment de puissance invincible lui permettant de céder à des instincts que, seul il eut forcément réfrénés ».
Puis Freud : « la foule est un troupeau docile, incapable de vivre sans un maître. Elle a une telle soif d’obéir qu’elle se soumet instinctivement à celui qui s’érige en son chef ».
« Nous allons donc essayer d’admettre que les relations amoureuses forment le fond de l’âme collective … En premier lieu pour que la foule garde sa consistance, il faut bien qu’elle soit maintenue par une force quelconque. Et quelle peut être cette force si ce n’est Eros qui assure l’unité et la cohésion de tout ce qui existe dans le monde ».
La démocratie est que chacun vote un par un, par opposition au plébiscite où une foule porte son Führer sur le trône comme un seul homme.
Lorsque Freud parle d’amour, et précisément lorsqu’il en parle dans psychologie collective.
Numéro ADELI : 75 00 1246 0
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