DON JUAN AU BANQUET

Intervention au congrès d’Espace Analytique 2012

Ce titre pour signifier l’identification du sujet à un signifiant mythique, l’identification à un objet qui se dérobe. Dérobade qui va être porté à la charge de la femme. Il est clair que dans nombre d’histoires l’amour est engendré par l’apparition de la femme, sidération de Dante face à Béatrice, et que la femme ne satisfait pas ce noble sentiment. A l’image des jeunes filles du pensionnat fondant en larmes alors que l’une d’entre elles pleure à la lecture de son courrier, que nous relate Freud, l’humanité entière pleure sur l’histoire de Roméo et Juliette. Ne nous y trompons pas, il d’agit de la même chose, de la fascination d’un mirage.

Amour ne résiderait-il que dans ce moment suffisamment insaisissable pour qu’on en écrive des tomes et des tomes, ou un sujet va croire rencontrer l’ineffable, celui qu’on ne peut dire. Ce qui fait symptôme n’est-ce justement pas ce retour de refoulé, le surgissement d’un leurre gigantesque ? Si l’obsessionnel n’en finit plus de ne pas trouver le timbre qui manque à sa série philatélique, l’hystérique, elle, sait faire avec le manque, elle sait y faire dans un hurlement de douleur. L’amour deviendrait le signifiant du leurre absolu

De quoi parle-t-on au juste ? Amour, au même titre que quelques-uns, relativement peu au demeurant, reste un signifiant sans signifié. Plus il s’hypertrophie dans une violence hyperbolique, moins il devient identifiable.

Ils avaient voulu lui rendre hommage autour d’un banquet, ceux de l’académie, ils voulurent en dire quelque chose de l’amour. Il est alors assez extraordinaire de voir à quel point Platon a mis ce dialogue en abîme. Il lui arrive certes souvent de présenter un dialogue, non pas directement, mais relaté par une tierce personne, mais là il fait très fort. Apollodore qui se rendait à la ville est interpellé sur la route par Glaucon qui lui demande s’il peut lui faire un récit de ce qui s’était dit au banquet tenu chez Agathon. Glaucon en a entendu parlé par Phénix, mais ce dernier n’a rien pu lui transmettre de précis. Apollodore répond que lui-même ne se trouvait pas au banquet et qu’il en tient l’histoire d’Aristodème, le même Aristodème ayant également fait effectivement récit à Phénix, mais celui-ci n’en a rien retenu. Pourquoi Platon, a-t-il besoin de s’encombrer d’une telle cascade de narrateurs ? Il nous place dans le schéma de « c’est l’homme, qui a vu l’homme, qui a vu l’ours » ! De plus Il faut considérer que Apollodore devait avoir une extraordinaire mémoire, car le banquet aurait eu lieu en 416bc et Platon rédige le dialogue en 370bc, 46 ans plus tôt. Malgré tout sa mémoire a des limites car après avoir relaté le premier discours (celui de Phèdre) Aristodème dit que d’autres prirent la parole dont il n’avait pas gardé un souvenir précis et qu’il les laisse de coté pour passer à l’intervention de Pausanias. Comme si Platon avait voulu nous faire sentir que tout ce qui peut se dire sur amour est à lire à travers des brumes opaques, que chaque récit, bien que rapportés de manière explicite, doit être entendu avec grande circonspection. Il nous montre ainsi qu’amour est insaisissable. n orateurs se sont succédés au banquet, dans une ambiance plutôt studieuses, ils avaient décidé de ne boire que modérément, arrive Alcibiade à grand fracas qui prend toute l’assemblée à témoin de ce que malgré tous ses efforts Socrate à toujours refusé de le tringler. La terminologie utilisée par Platon est de ce registre. Puis il fait alors venir grand renfort d’amphores signifiant à peu prés qu’après tout ce qui venait d’être dit sur amour, il ne restait plus qu’à se saouler la gueule. Alcibiade d’une certaine manière vient mettre en scène le ratage du discours sur amour.

Don Juan ne fut pas un invité du banquet. Il ne fut pas convié à l’instar de toute l’académie, à prononcer un hommage à Amour. En savait-il d’ailleurs quelque chose d’Amour lui ? Qu’elle image aurait-il montré face à la société savante, qui se tenait là  et qui prétendait pourtant en connaître quelque chose, elle ? Qu’aurait-il pu exprimer face à l’assemblée qui multiplia les discours pour glorifier Eros, et dont la multiplicité justement rendait de moins en mois saisissable ce qu’il pouvait en être de ce signifiant. Vaines tentatives inlassablement répétées, autant que celles tout aussi vaines du séducteur de Séville pour rencontrer la femme. Il est vrai qu’au banquet la femme, qu’elle exista ou non, n’y était guère. D’une part donc, nous avions des hommes qui célébraient l’amour en ignorant totalement la femme, de l’autre un homme qui court après celle qui justement n’existe pas. On peut dire que don Juan, pour trouver la femme, il pouvait aller se faire voir chez les grecs, ils lui auraient peut-être expliqué le truc eux.

Don Juan n’aurait de son côté rien à voir avec Amour. Il faut noter l’apparition du mythe de DJ en 1630 avec comme apogée l’opéra de Mozart en 1787. Or c’est en 1630 que le théologien espagnol Miguel de Molinos conçoit la doctrine du quiétisme. Il sera condamné pour cela  par le pape Innocent XI dans la bulle caelestis pastor en 1687. Cette doctrine consistait en un itinéraire spirituel de « cheminement vers Dieu » et visant à la perfection chrétienne dans un état de quiétude passive et confiante de l’âme cet itinéraire passait par un état continuel de quiétude et d’union avec Dieu aboutissant à une sorte d’indifférence mystique allant jusqu’à négliger les pratiques liturgiques et la religion traditionnelle.

Le pur amour agapé : mettait au centre du débat, non pas la question de l’acte en tant que tel, (au banquet on parle d’Eros, pas d’agapé) mais celle du caractère désintéressé de cet acte. La notion d’indifférence marquant bien le passage d’une problématique à l’autre. Ainsi était jugé seul véritable un amour, détaché de toute perspective de récompense, et de tout intérêt pour soi, la légitimité de l’amour était la perfection du détachement poussé jusqu’à la perte du sujet. Dans le cas de l’amour divin cette perte pouvait aller jusqu’à la radicale condamnation porté par celui qui était l’objet de l’amour, par Dieu ; un Dieu qui damnerait celui qui l’aime, serait aimé plus purement que s’il le récompensait. Si par une supposition impossible, Dieu ne récompensait pas, et même condamnait à des peines allant jusqu’à l’enfer l’homme qui l’aimait parfaitement en faisant sa volonté, cet homme aimerait Dieu autant que s’il le récompensait et lui offrait toutes les joies du paradis.

Alors, c’est en 1668 que JMG rencontrera le père Lacombe qui lui enseignera le quiétisme. Coup de foudre. Leur union mystique durera vingt ans. Elle prêcha alors : la mort du désir,  de tout effort, de tout acte de dévotion et même de toute résistance au péché (on joue en1668 Tartuffe au Palais Royal). L’autre volet du quiétisme conduisait à des pratiques peu chrétiennes, les tentations de luxure entre dirigeants spirituels et dirigées étaient inévitables et salutaires, soit qu’on les considérât, avec Molinos comme des violences diaboliques auxquelles il n’était ni possible, ni nécessaire de résister, soit qu’on y vit une volonté de Dieu à laquelle il fallait répondre dans un extrême abandon. Selon le père Lacombe, le parfait devait accepter l’humiliation du péché et donc la perspective de l’enfer avec une « sainte indifférence ».

L’extraordinaire pureté de cet amour rendu inaccessible montre un renoncement à pouvoir en dire quelque chose, à fuir son abord trivial à le rendre ainsi insignifiant.

Si don juan n’avait pas été athée, il aurait pu être quiétiste. Alors que J M Guyon prônait le pur amour à la cour, don Juan (avec Molière) construisait une négation de Dieu, il n’y a pas à s’étonner de l’interdiction de son don Juan. Il est l’antithèse parfaite du pur amour. Il désigne l’amour en tant qu’absent, il connaît les mots de l’amour, c’est par le langage qu’il a séduire donna Anna ou donna Elvire, mais après les mots il n’y a rien. On peut être frappé par le texte de Molière et penser, sans doute à l’instar de ses censeurs, qu’il n’a pas voulu construire un héros négatif, prônant le mal et qui mérite bien la punition ultime, le texte semble une profession de foi de Molière, il revendique haut et fort ce qu’il met dans la bouche de don Juan. Les attaques contre la religion sont directes, il ne dénonce pas les faut dévots, comme dans Tartuffe, il met directement en cause l’ordre religieux. Il aurait pu dire, avant Lacan, d’abord que la femme n’existe pas et que l’amour vient en lieu et place de l’inexistence du rapport sexuel.

Don Juan s’inscrit dans une répétition, répétition certes des femmes séduites et abandonnées, mais aussi, et peut être surtout, répétition du récit qui le fait entrer dans une structure mythique. Depuis la pièce originelle de Tirso di Molina 1630, j’ai recensé 66 versions du mythe, dont 14 entre Tirso di Molina et Mozart. Que signifie ainsi ce texte qui ne cesse de se réécrire sinon à s’inscrire dans le ratage. Il montre la rencontre ratée en tant qu’automaton. Don Juan à chaque fois rate la femme et les auteurs prétendant rendre compte de ce ratage, inlassablement ratent leur récit et laissent à un autre l’occasion de se risquer à en dire quelque chose.

Si Don Juan, à ce qu’il est rapporté dans les récits de son histoire, séduit les femmes sans les aimer, son double, Casanova, lui tombe éperdument amoureux de chaque femme qu’il rencontre, et pourtant leurs parcours sont comparables. Don Juan et Casanova répètent chaque fois le même échec. Si le signifiant amour est absent chez Don Juan, sa présence ne change rien chez Casanova.

Casanova n’a pas fait mythe. On ne trouve pas de répétition de son histoire, quelques films à l’époque moderne sans doute, mais rien des 66 (au moins) réécritures du Séducteur de Séville. Comme si les trumains étaient avant tout fascinés par le miroir aux alouettes, le leurre de l’amour, explicitement absent chez don Juan, mais il ne s’agit pourtant que de cela, séduit davantage que l’image de l’amour, présente dans sa représentation, mais ne signifiant rien chez Casanova. Tous deux sont animés par la même absence de signifié. Ils sont confrontés au manque qui engendre la répétition. Ils sont dans l’impératif d’atteindre l’impossible objet de la quête, que je me garderai d’identifier trop rapidement à l’objet (a). L’objet de la quête reste toujours inaccessible, il serait absurde à Lancelot de ramener le Graal à Arthur, sauf à mourir, ce qui arrive à Achab, lorsqu’à l’issue de son périple il rejoint la baleine blanche. Les romantiques ont bien compris la chose en hypostasiant l’amour dans la mort

Narcisse a vu, dans la rivière, l’image du plus bel homme qu’il puisse imaginer. Il en tombe évidemment éperdument amoureux, mais cet homme-là, il ne peut l’enlacer. Il ne peut alors que se donner la mort.

Il est saisissant qu’amour soit attaché à l’impossible : Roméo et Juliette, Tristan et Iseult, ils finissent tous mal. Le romantisme ne voyait l’aboutissement de l’amour que dans la mort. . Don juan dans la répétition de ses conquêtes signale le leurre de l’amour. Comme s’il voulait dire à chacune vous vous trompez, cela n’existe pas. Mais justement c’est à ne pas accepter le leurre que le sujet est plongé dans l’errance. Lacan nous le signale : une vessie, à condition d’y mettre une chandelle, ça fait une excellente lanterne.

Don Juan, on pourrait peut-être imaginer le discours qu’il aurait pu prononcer au banquet.